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Salut. Ca va ?

Archives mensuelles de “avril, 2012”

On ne sort jamais de chez soi

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On ne sort jamais de chez soi, si ce n’est les pieds devant. J’ai souvent réfléchi à une façon de me préoccuper de ce qui est dehors. L’autre. L’infâme autre. L’autre, le pauvre. Comme je le plains ! L’autre qui meurt, l’autre qui a faim. L’autre qui n’est pas vraiment d’accord avec moi. J’ai fait de mon mieux pour lui accorder plus d’attention qu’à mon paquet de cigarettes. Tiens, je n’en ai plus que cinq. Penser à sortir de ma chambre, un de ces jours. Arrêtez d’y croire, vous autres. Vous êtes seuls. Je ne daigne remarquer votre présence que lorsque vous êtes en mesure de m’aider. « Il n’y a pas d’amis desquels je n’ai trahi la confiance. »

Parfois je lui accorde un peu trop de crédit. Je lui demande la permission d’être parfait. Pour une fois je l’écoute, je tends l’oreille. Je tente d’entrevoir ce qu’il y a de moi dans la parole de l’autre. Dans le meilleur des cas, je me félicite de ses félicitations tout en gardant à l’esprit qu’il n’a rien compris. Dans le pire c’est pareil. Ils le sentent, les autres. Il faut savoir que j’en impose. Je poursuis la triste chimère de rencontrer quelqu’un qui soit digne de moi. Pour qu’il me dise : « allez-y. » Même mon meilleur ami, qui s’y est essayé, échoua à cet impossible exercice. Il m’arrive de croiser des cousins, les épaules voûtées de clairvoyance, et les paupières tombantes sous un regard empreint de défi. Je les approche avec un air intrigué, me frotte à eux pour observer leur réaction. Il n’en ont pas. Alors je les accuse d’égoïsme. Je n’aime pas leur façon de garder leur secret en haussant les épaules. Vous non plus, vous ne comprenez pas.

Le problème des autres, c’est qu’ils posent des problèmes. Je les observe, je les renifle. J’essaie de comprendre pourquoi je devrais y porter mon attention plus longtemps. Parfois, quand je suis tristement lucide comme un matin gris, j’admets que le problème est problématique. J’en arrive à constater ses congénères. Bonjour, problème, tiens, tu es venu accompagné ? Alors bonjour, bonjour, café ? Un monde de problèmes envahit alors mon esprit. Puis je fouille dans ma poche, et je trouve un paquet de cigarettes dans lequel il n’en reste plus que cinq. Je n’en ai plus que cinq. Je demande congé à la légion problématique pour envisager un passage chez le marchand de cigarettes. En chemin vers le marchand, je repense à la tribu curieuse qui réclamait mon attention. Elle était populeuse déjà, et beaucoup manquaient encore à l’appel. Mon problème, c’est que j’ai la solution sous la main, et qu’elle ressemble beaucoup à une boîte de cachets et une bouteille d’alcool. Mon problème, c’est qu’il me faut un paquet de cigarettes. Concentrons-nous sur celui-ci. Il est encore meilleur pour la santé. Quant à vous autres, les autres, choisissez le vôtre et fichez-moi la paix. Moi je vais m’acheter des cigarettes.

On ne sort jamais de chez soi, si ce n’est pour acheter des cigarettes.

Heaven Is A Truck

L’éden est un camion. Demande au chauffeur, j’ai besoin qu’on me dépose, j’ai besoin qu’on me libère.

C’est un instantané assez classique finalement. On pourrait presque appeler ça un cliché.

Ce genre de moment où on marche péniblement au bord de la route et qu’il commence à pleuvoir. Un grondement dans le dos. Le pouce se tend machinalement vers le centre de la route. Le grondement se rapproche. S’amplifie. S’alourdit. Dépasse le pouce. Ralentit, freine. Le pouce, qui encore quelques secondes plus tôt pestait contre le climat, bondit de joie et se referme sur le poing. Il avance en courant, grimpe, et tout est fini. Tout est pour le mieux. Il y a un toit, un type à côté et une playmate à poil derrière.

Vrrrrrr.

– Tu vas où ?

– Je sais pas, vous allez où ?

– Par là.

– Oui voilà, par là. C’est bien.

Vrrrrrrrr.

– Je vais tourner là.

– Oui, ça me va.

– Tiens, il s’est arrêté de pleuvoir.

Vrrrrrrr.

Entre les gouttes sur le pare-brise et les seins siliconés de miss janvier, la paix. L’engin surplombe la route au rythme de l’essuie glace. Ca sent un peu la transpiration, un peu le sapin jaune accroché là haut. Le chauffeur s’excuse de sa générosité en invoquant la pluie. Le passager sourit, rassuré d’avoir à côté de lui un type comme les autres, qui se démerde avec son égoïsme. Il se sent un peu élu. Ce genre de moment con où on sait très bien que ça ne sert à rien de s’échanger nos prénoms. Le passager demande quand même, pour avoir un mot de plus à raconter quand il descendra du camion pour aller voir ses amis. Ils lui demanderont s’il s’est coupé les cheveux, il répondra qu’il les a juste lavés. Ils comprendront.

Ca ressemble à une scène banale de road movie, mais ça résume beaucoup de choses, cette histoire de camion. Ca explique pourquoi autant de road movies existent, mais pas pourquoi aussi peu de camions s’arrêtent dans la vraie vie. Ce serait bien de croiser des camions à chaque fois qu’il pleut. Mais ce n’est pas le cas. C’est dommage. L’éden est un camion. Et il pleut souvent. Alors en absence de camion, on prend une guitare mal accordée et on chante que l’éden est un camion. Et ça va un petit peu mieux, quelque part entre la réalité en forme de caniveau et le rêve en forme de Pavement. Sacrée rustine grinçante.

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